23 – LE PENDU DÉFIGURÉ
Sur le boulevard du Palais, Jérôme Fandor tira sa montre : midi et demi.
— L’heure de la copie. Allons ! soyons courageux et passons à La Capitale.
Il y trouva ses camarades fort agités. À peine avait-il pénétré dans la grande salle que le secrétaire de rédaction le hélait :
— Eh Fandor ! vous voilà... enfin ? ce n’est pas malheureux. Qu’êtes-vous devenu depuis hier soir ? Je vous ai fait téléphoner deux fois et il n’y a pas moyen de vous joindre ! Mon cher, il ne faut pas vous absenter sans avertir...
Fandor secouait la tête, goguenard, nullement repentant :
— Dites tout de suite que j’ai été à la campagne !... Mais voyons, soyons sérieux. Pourquoi aviez-vous besoin de moi ? Qu’est-ce qu’il y a de neuf ?
— Un scandale des plus mystérieux...
— Encore ?
— Oui. Vous connaissez le sucrier Thomery, Fandor ?
— Thomery ! Ah, oui, je le connais !
— Eh bien ! je vais vous étonner. Ce bonhomme a disparu ! Nul ne sait où il est !
Fandor ne marquait aucune émotion.
— Vous ne m’étonnez pas. Il faut s’attendre à tout avec des individus de cette espèce !...
Ce fut au secrétaire de rédaction de demeurer stupéfait du flegme de Fandor.
— Mais mon vieux, je vous annonce une disparition qui fait un potin énorme dans Paris... Vous n’avez même pas l’air de comprendre ! Savez-vous que le sucrier Thomery, c’est une des plus grosses fortunes connues ?
— Je le sais. Il vaut cher.
— Eh bien, mon bon Fandor, sa fuite va ruiner des populations entières.
— Et en enrichir d’autres, probable.
— Probablement, en effet. Mais enfin, cela, nous nous en moquons. Ce qu’il nous faut, ce sont les détails sur sa disparition. Vous avez votre journée libre, n’est-ce pas ? occupez-vous de cela, je préférerais retarder d’une demi-heure la parution du journal plutôt que de ne pas donner quelques bonnes précisions sur cette extraordinaire affaire.
Et comme Jérôme Fandor hochait la tête approbativement, mais n’indiquait nulle intention d’aller préparer un reportage sur ce sujet, le secrétaire de rédaction l’apostropha en riant :
— Mais sapristi, Fandor, qu’est-ce que vous avez donc à demeurer là ?... Ma parole, je ne vous reconnais plus, vous ne courez pas aux informations ?
— Les informations, vous croyez que j’en manque ?... Ah, là là ! mon cher ami, soyez tranquille, La Capitale aura ce soir sur la disparition de Thomery tous les détails que vous pouvez désirer...
Et le jeune homme virevoltant sur ses talons, sans d’ailleurs s’expliquer davantage, se dirigeait vers l’un de ses camarades surnommé « le Financier du journal ».
C’était un bonhomme aux allures de bureaucrate, qui occupait dans les locaux de la rédaction un cabinet à lui seul, dont les murs étaient soigneusement capitonnés. Car Marville – il s’appelait ainsi – recevait fréquemment la visite de personnes importantes.
Jérôme Fandor entreprit de le questionner au sujet de la disparition de Thomery.
— Dites-moi, mon cher, Thomery parti, qu’est-ce qui se passe dans la finance ?
— Comment ? Qu’est-ce qui se passe ?
— Oui, de quel côté vont les gros sous ?
— Les gros sous ?
— Mais oui. J’imagine que lorsqu’un bonhomme comme cela disparaît, il y a un contrecoup terrible à la Bourse ? Soyez assez gentil pour me l’expliquer ?
Très flatté de la demande du jeune reporter, Marville se mit en branle :
— Mais c’est un vrai cours d’économie politique que tu me demandes, petit, et c’est impossible de te le faire comme cela... au pied levé. Sais-tu que si je voulais tout te dire, tout t’expliquer, il y aurait de quoi bâtir un énorme volume ? Un volume gros comme le Larousse... précise la question, que diable ?
Jérôme Fandor laissa s’écouler le flux de paroles, puis lorsque la source en fut tarie, reposa sa question :
— Ce que je veux savoir, tout bonnement, voici : Qui perd de l’argent à la disparition de Thomery ?
Le financier levait les bras au ciel :
— Mais tout le monde ! tout le monde ! petit ! La disparition d’un homme comme cela, ce sont des titres qui croulent !... Thomery était un audacieux et sa maison n’avait de valeur qu’autant qu’il était à sa tête... Il y a aujourd’hui une jolie faillite sur le marché.
— Bien, mais alors, ça profite à qui ?
— Comment, ça profite à qui ?
— Oui, je suppose que la disparition de Thomery doit bien être profitable à quelqu’un ? Voyez-vous des gens intéressés à ce que ce bonhomme disparaisse ?
Le financier réfléchissait :
— Écoute, petit, je connais bien mon portefeuille, sans me vanter, mais enfin je ne peux pas cependant être au courant de toutes les spéculations qui existent ? Ceux qui gagnent de l’argent à la disparition de Thomery, ne peuvent qu’être des spéculateurs. Tiens, je suppose un monsieur Tartempion qui a acheté des titres Thomery 90 francs. Aujourd’hui, après la disparition de Thomery, ces titres n’en valent plus que 70. Lui perd de l’argent... mais je suppose aussi qu’un financier quelconque spéculant sur la baisse probable des titres ait vendu à des clients spéculant au contraire sur la hausse des titres livrables dans les quinze jours à un prix de 90 francs. Si Thomery était encore là, ses titres vaudraient peut-être ces 90 francs, peut-être plus. Dans le premier cas, le financier ferait une affaire nulle. Dans le second cas, il ferait une affaire déplorable, puisque obligé à livrer à un prix inférieur, il serait responsable de la différence...
— Parfait !... Tandis que Thomery mort...
— Mort... non ! mais simplement en fuite, ses titres croulent et ce même financier peut acheter 60 francs par exemple les titres qu’il doit livrer à 90 francs dans quinze jours. D’où affaire excellente...
— Affaire excellente, en effet... et... dites-moi, mon cher Marville... savez-vous si une opération semblable a été conclue pour de grosses quantités sur les titres Thomery ?
— Ah ! tu m’en demandes trop !... Non, je ne sais pas encore... mais cela se saura à la Bourse.
Sans doute, Jérôme Fandor allait poursuivre son interrogatoire lorsqu’un grand remue-ménage se fit dans la salle de rédaction voisine.
On appelait :
— Fandor ! Fandor !
Et le secrétaire de rédaction entrait dans le cabinet du financier, puis avisant le journaliste :
— Nom d’un chien ! Qu’est-ce que vous fichez là ? Je vous avais déjà dit que cette affaire Thomery était importante... Partez vite aux nouvelles... Voilà l’Havas. On vient de retrouver le cadavre de Thomery dans un petit appartement, rue Lecourbe.
Fandor s’efforçait de prendre un air très intéressé :
— Déjà ! la police a été vite... j’avais bien l’idée, moi aussi, que Thomery n’était pas seulement disparu !
Le secrétaire de rédaction, devant le calme du journaliste, ne pouvait s’empêcher de demeurer stupéfait :
— Vous aviez cette idée-là ?
— Oui, mon cher, je l’avais... je l’avais tout à fait même... que voulez-vous ? on a le sens de l’information ou on ne l’a pas !
Et, après un silence, Jérôme Fandor ajoutait :
— Tout de même, je vais aux nouvelles. Dans une demi-heure, je vous téléphonerai des détails sur cette mort.
***
— Monsieur Havard, je suis véritablement heureux de vous rencontrer... Assurément, vous ne me refuserez pas une petite interview ?
— Non, mon cher Fandor, je sais trop que vous la prendriez de force !...
— Et vous avez raison ! Eh bien, je vous en prie, donnez-moi donc quelques détails non pas sur la mort de M. Thomery, j’ai déjà fait ma petite enquête, mais sur la façon dont la police est arrivée à retrouver ce pauvre homme ?...
— De la façon la plus aisée. Les domestiques de M. Thomery ont été très étonnés hier matin de ne pas apercevoir leur maître chez lui. À la Bourse, dès onze heures, l’absence du sucrier a pris un caractère inquiétant. Il avait de forts marchés à traiter et il était impossible qu’il n’y eût pas d’accident, du moment que le sucrier n’était pas là et ne donnait pas signe de vie. Tout naturellement on a donc prévenu la préfecture et, mon cher Fandor, immédiatement j’ai compris qu’il allait y avoir encore un petit scandale... Vous devinez que je me suis rendu moi-même chez Thomery ? j’ai perquisitionné dans ses papiers, j’ai trouvé, tout à fait par hasard, trois quittances de loyer d’un appartement au nom d’un M. Durand, rue Lecourbe. L’une d’elles était de date récente. Vous devinez que j’ai envoyé l’un de mes agents vérifier qui habitait là, cet homme a su par la concierge qu’il s’agissait d’un nouveau locataire non encore emménagé et qui précisément, la veille, avait apporté une lourde malle... Mon agent est monté, s’est fait ouvrir la porte. Vous savez dans quelles conditions il a trouvé le cadavre de Thomery.
— Et vous n’avez aucun indice sur les raisons qui ont pu pousser M. Thomery à se suicider ?
— À se suicider ? – M. Havard hochait la tête – Quand un financier disparaît, mon cher Fandor, on est toujours tenté de crier au suicide. Mais, cette fois, je vous avoue que je suis persuadé qu’il n’en est rien...
— Parce que ?
— Parce que – et M. Havard baissait la tête – tenez, lorsque je suis arrivé sur les lieux du crime, j’ai immédiatement pensé que nous n’étions pas en face d’un suicide. La mise en scène était évidente. Non, un homme qui veut se tuer, et qui veut se tuer par souci d’argent, un homme comme Thomery, n’éprouve pas le besoin d’aller se suicider dans un petit appartement loué sous un faux nom et en face d’une malle qui, vous le savez, n’est-ce pas ? appartient à Mlle Dollon. On jurerait en vérité que tout a été mis en oeuvre pour faire croire que Thomery s’est étranglé après avoir volé cette malle, à des fins ignorées...
— Vous n’avez relevé aucun indice ?
— Si, parbleu ! et vous le savez aussi bien que moi, Fandor, car je ne doute pas que l’on en ait déjà causé dans le quartier, comme on le fait toujours, mais oui. Sur le couvercle de la malle, très nette, nous avons encore retrouvé l’empreinte... la fameuse empreinte de Jacques Dollon !...
Le reporter pressa le chef de la Sûreté :
— Et vous n’avez trouvé rien d’autre ?
— Si, dans la poussière, sur le plancher, des traces de pas, de nombreuses traces de pas dont j’ai fait prendre les calques.
Jérôme Fandor pensa :
— Mes pas, évidemment ! Me voilà frais !
Mais il était trop énergique pour s’attarder à un détail qui lui était personnel.
— En somme, monsieur Havard, comment résumez-vous cette affaire ?
Le chef de la Sûreté eut un hochement de tête accablé :
— J’en suis bouleversé. Pour moi, j’imagine que nous sommes encore en face d’un crime de Jacques Dollon. Ce misérable, après avoir essayé d’assassiner sa sœur, a appris que nous devions perquisitionner officiellement dans la chambre de Mlle Dollon. Il s’est arrangé pour venir voler cette malle, vous savez comment, en feignant d’être un commissaire de police, puis il a apporté la malle dans cet appartement, l’a fouillée, et ayant un intérêt quelconque à la mort du sucrier, a réussi à attirer celui-ci dans cet immeuble, où il l’a assassiné, laissant son cadavre en face de cette malle, bien en évidence, pour mieux embrouiller l’affaire...
— Mais comment expliquez-vous, monsieur Havard, que ce Jacques Dollon, puisque vous êtes persuadé que Jacques Dollon est vivant, soit assez naïf pour laisser partout des empreintes de sa main ? Que diable, cet individu est en liberté, il lit les journaux... Il sait que M. Bertillon le suit à la trace !... un criminel de cette force devrait se méfier...
— Évidemment ! mais Jacques Dollon, pour réussir tous ces crimes avec une habileté semblable, doit disposer de ressources qui lui permettent de se moquer de la police, et il ne prend pas la peine de dissimuler son intervention, il lui suffit bien d’échapper à nos recherches… mais... mais... mais...
Et comme le journaliste ne pouvait s’empêcher de sourire, M. Havard ajoutait :
— Oh, soyez tranquille, nous finirons bien par l’arrêter, ce Dollon. Cet individu a jusqu’ici profité d’une chance extraordinaire, mais la chance se retournera et nous lui mettrons la main au collet...
— Je vous le souhaite. Enfin, qu’allez-vous faire maintenant ?
Les deux hommes étaient arrêtés sur le bord d’un trottoir et causaient sans s’occuper des passants qui les frôlaient, fort loin de soupçonner qu’ils croisaient ainsi ces deux célébrités : M. Havard et Jérôme Fandor, le premier reporter de La Capitale.
Le chef de la Sûreté prit familièrement le bras du journaliste :
— Tenez, venez-vous avec moi, Fandor ! le temps d’aller téléphoner à un bureau de poste pour donner des ordres à la Préfecture et je vous emmène faire une nouvelle perquisition...
— Où ça ?
— Chez Jacques Dollon, à la rue Norvins. J’ai gardé la clé du pavillon et je veux voir si, dans les papiers, je ne trouverai pas d’autres quittances au nom de Durand. Car enfin, si je comprends bien que Jacques Dollon a attiré Thomery dans un piège, je ne comprends pas du tout comment ce piège était loué par Thomery. Il faut qu’il y ait eu là une combinaison de Jacques Dollon, que je voudrais comprendre. J’imagine qu’il est arrivé à envoyer ses quittances au nom de Durand chez Thomery, par une ruse quelconque, cette ruse même qui devait servir à attirer le financier... Tout cela n’est pas clair. Venez-vous ?
— Parbleu ! répondit Jérôme Fandor.
Le magistrat téléphona rapidement, tandis que Fandor obtenait de son côté la communication avec La Capitale, pour qui il résuma les premiers résultats de l’enquête menée au sujet de la mort de Thomery.
En quittant le bureau de poste, les deux hommes hélèrent un fiacre et se firent conduire immédiatement à la rue Norvins.
Nul n’était entré dans le pavillon de l’artiste depuis le départ de Mlle Élisabeth Dollon.
Le jardin à l’abandon ajoutait un aspect sinistre aux volets clos du petit pavillon où les mauvaises herbes, désormais, grimpaient le long des murs, verdissaient le perron, longeaient les persiennes.
M. Havard introduisit la clé.
— Bigre ! On a toujours une drôle d’impression, ne trouvez-vous pas, Fandor, quand on pénètre dans une maison où un crime incompréhensible a été commis ?
La clé grinça dans la serrure, M. Havard ajoutait :
— Malgré soi, l’on s’imagine que l’on va découvrir quelque chose d’épouvantable, un spectre.
— Ou un revenant !
Mais à peine étaient-ils entrés dans l’atelier qu’un double cri s’échappait des lèvres du chef de la Sûreté et du journaliste qui le suivait :
— Ah ! par exemple !
— Nom d’un chien !...
Au beau milieu de l’atelier, ils venaient d’apercevoir le cadavre déjà rigide d’un pendu... Les deux hommes se précipitèrent...
— Mort ! fit M. Havard.
— Et « défiguré » ! ajouta Fandor.
Jérôme Fandor, le premier, recouvra son sang-froid.
— Qui diable cela peut-il bien être ?
M. Havard venait d’apporter une chaise et saisissant le solide eustache qu’il portait toujours sur lui, il coupa, aidé de Fandor, la corde du pendu, coucha le cadavre sur le sol, procéda aux premières constatations.
— Le visage est tuméfié, tailladé, écrasé... Sapristi ! les mains ont été passées au vitriol... on n’a pas voulu que l’on puisse prendre les empreintes de ces mains-là... c’est... c’est Jacques Dollon.
Mais déjà le journaliste secouait la tête :
— Jacques Dollon ? Allons donc !... si c’était Jacques Dollon, il ne serait pas venu se pendre chez lui... et puis pourquoi se serait-il pendu ?
— Il ne s’est pas pendu, répondit Havard, encore de la mise en scène. On l’a pendu, vous voyez bien, sans cela comment aurait-il été défiguré comme il l’est ? On jurerait que cet homme a été tué à coups de marteau et pendu après... Je ne suis pas médecin légiste, mais enfin il me semble que si la mort était survenue à la suite de la strangulation, il y aurait d’autres traces autour du cou... Voyez, Fandor, la corde a à peine marqué un sillon et n’a laissé, contrairement à ce qui aurait dû se passer, aucune trace de sang. Non, ce mort a été pendu quand il était déjà un cadavre.
— Peu importe, il me semble ?
— Vous vous trompez. Il importe beaucoup. Nous avons ainsi la certitude que Dollon était entouré de complices désireux de se débarrasser de lui...
Jérôme Fandor secoua la tête :
— Ce n’est pas Dollon. Ce ne peut pas être Dollon...
— Pourtant, ces mains qu’on a pris soin de brûler à l’acide sulfurique ?
— Je dirai comme vous tout à l’heure, monsieur Havard : c’est de la mise en scène.
— Mais qui voulez-vous que l’on ait pendu chez Jacques Dollon ? Vous vous vantez toujours d’être logique, voilà bien le moment, il me semble, de raisonner de sang-froid : nous sommes chez Jacques Dollon, vraisemblablement c’est Dollon que nous trouvons chez lui ? D’ailleurs, nous serons vite fixés, nous ne reconnaissons pas, nous, ce cadavre qui n’a plus de visage, mais peut-être Élisabeth Dollon pourra-t-elle préciser, elle, sur ce corps, une particularité physique, une brûlure, une cicatrice, je ne sais quoi, qui permettra d’identifier le corps de son frère ?
— Mlle Dollon ne reconnaîtra rien du tout, dit Fandor, le visage, les mains, sont entièrement brûlés... où voulez-vous qu’elle aille chercher un signe caractéristique ?
Mais le journaliste penché sur le mystérieux cadavre se releva soudain, avec une exclamation joyeuse :
— Monsieur Havard ! je sais qui c’est !
— Qui est-ce ?
— Jules ! Le domestique ! Jules, tout bonnement !... C’est-à-dire un complice gênant des événements des dernières nuits, que les bandits que nous poursuivons ont fait échapper, par crainte des interrogatoires et ont tué après parce qu’ils ne savaient où l’envoyer.
— Votre explication est plausible, Fandor, mais rien ne prouve que ce soit la vérité.
— Si, cela... Et Jérôme Fandor, tournant le cadavre, montra sur la nuque du mort la trace nette d’un furoncle. Je suis sûr, disait-il, d’avoir remarqué sur le cou de Jules cette cicatrice même. Il était devant moi, l’autre jour, à l’instruction, et cette marque m’avait frappé... ce mort, c’est Jules, c’est bien Jules !
— Si c’est Jules... il faut avouer que nous ne sommes pas plus avancés...
Jérôme Fandor allait protester lorsqu’on frappa à la porte de l’atelier.
Qui diable pouvait se présenter dans la sinistre maison ? Le journaliste et le chef de la Sûreté se regardèrent anxieux :
— Ce ne peut être qu’un agent ! murmura M. Havard. J’ai dit tout à l’heure que j’allais ici avec vous et que l’on m’envoie chercher si besoin était de ma présence.
C’était, en effet, un agent cycliste.
— Chef, murmura-t-il, en saluant respectueusement le directeur, je venais vous faire une commission de la part de Michel...
— Bien, laquelle ?
— Chef, l’arrestation est réussie...
— Quelle arrestation ?
— Celle de la bande des Chiffres...
— Ah bien ! c’est une bonne opération de faite !... qui a-t-on coffré au juste ?
— La mère Toulouche, le Barbu, Mimile dit Émilet, et Tonnelier... Et puis encore de vagues comparses dont on ne sait pas le nom.
— Et naturellement, pas Cranajour ? dit Fandor.
— Non, Cranajour s’est échappé.
Et se retournant vers M. Havard, le brave homme demanda :
— Vous n’avez point d’indications, chef ? Vous n’avez pas d’ordres à donner ?
— Non, mon ami... pourtant, voyons, dites-moi, il n’y a pas eu d’incident au cours de l’opération... cela s’est bien passé ?
— Parfaitement, chef, le plus simplement du monde ; ils étaient tous réunis dans la boutique de la mère Toulouche, ils se sont laissé emmener les uns et les autres, sans faire la moindre résistance.
— Bien... bien...
M. Havard donna quelques ordres à l’agent cycliste qui, sautant en selle, s’éloigna dans la direction de la Préfecture...
— Comment diable avez-vous deviné, demandait M. Havard à Jérôme Fandor, que Cranajour était encore en liberté ?
Jérôme Fandor eut un bon sourire :
— Belle affaire ! répondait-il. Monsieur Havard, vous me prenez pour plus bête que je ne suis... ce sont assurément les indications de Cranajour qui vous ont permis d’arrêter la bande des Chiffres. Par conséquent !...
— Les indications de Cranajour ? vous êtes fou, Fandor ! qu’est-ce qui vous fait supposer que Cranajour est de la police ?
Le journaliste regarda M. Havard bien en face et froidement, déclarait :
— Juve ne m’a point annoncé qu’il donnait sa démission !...
Après une hésitation qu’il dissimulait mal, M. Havard considérait le journaliste :
— Ah ça, commençait-il, mais que me chantez-vous là ? ce pauvre Juve ?...
— Monsieur Havard !... Monsieur Havard !... rentrez donc interroger les membres de la bande des Chiffres, tout tranquillement, sans vous occuper de la façon dont je suis informé... mais ne doutez plus d’une chose, c’est qu’il y a des morts dont je connais l’existence tout aussi bien que vous...